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LE COQ DE LA VIGILANCE ET DE LA PERSEVERANCE

Depuis notre passage dans le Cabinet de Réflexion, nous le savons : au pays de la franc-maçonnerie, deux qualités se trouvent être associées au coq : la vigilance ainsi que la persévérance[1].

   Pour ce qui est de la vigilance et du coq, souvenons-nous du mythe du soldat Alectryon, mué par Arès et Aphrodite en coq afin de lui apprendre la vigilance lui qui, à en croire Lucien de Samosate (120-180)[2], avait été chargé par Aphrodite et par son amant Arès de faire le guet et de les prévenir de l’arrivée du jour et avec celle-ci d’Héphaïstos, le mari d’Aphrodite. Seulement, Alectryon s’étant endormi, les deux amants se firent surprendre par Hélios, le Soleil, qui ne put s’empêcher de tout raconter à Héphaïstos. Furieux, Arès punit le pauvre Alectryon en le métamorphosant en coq, le condamnant, par là même, à annoncer chaque jour la venue d’Hélios et, avec lui, du jour.

   Au Moyen Âge, le coq sera vu comme celui qui appelle les fidèles à se lever pour prier dieu. Au surplus, en tant qu’attribut de saint Pierre, il se retrouvera, dès l‘an mille, d’abord au sommet des églises qui lui seront dédiées, puis, peu à peu, à l’ensemble des églises de la chrétienté romaine afin qu’il éloigne les forces du mal[3].

   Être attentif à soi-même, lucide quant à ses manquements, constamment soucieux du bonheur d’autrui, veiller à vérifier la véracité de ses idées, se remettre en question, suivre les avertissements de sa conscience-juge, être sur le qui-vive quant à la portée de ses propos et de ses actes sont des qualités dont doit se parer tout franc-maçon. Ce qui suppose qu’il se montre vigilant en toutes circonstances[4].

   Il est intéressant de noter, au passage, qu’en grec ancien egrêgoros, qui a donné en français égrégore[5], renvoie à celui qui est vigilant, qui prête attention et qu’en espagnol Vigilantes désigne les Surveillants d’une loge[6].

   Au sein du bouddhisme, une vigilance sans défaillance est concrétisée par une flèche (sanskrit : shara ou bana) qui figure parmi les attributs de nombreuses déités du Tantrisme indo-tibétain[7], une flèche et non un coq symbole de soif et d’attachement dans le bouddhisme. Nécessairement vigilant est un bouddha, c’est là l’une de ses caractéristiques majeures[8]. Nécessairement vigilant est aussi celui qui marche dans ses pas, la vigilance étant le cœur des méditations bouddhiques. On comprend, dès lors, que le Bouddha Sâkyamuni ait constamment exhorté ses élèves à vivre en vigilance[9], ne serait-ce que pour ne pas se laisser envahir par les tempêtes émotionnelles.

   On mesure également l’importance de la pratique de satipatthâna, de la pleine présence[10], aujourd’hui en vogue en Occident et pourtant si mal transmise, car simplifiée par des marchands de bien-être qui sont loin de la maîtriser[11]. Pareille technique méditative repose entièrement sur une vigilance sans cesse en éveil, ou attention juste, sachant qu’il n’est que cette dernière pour contenir fermement le mental. Ce qui fait d’elle un trésor de grand prix[12].

   Il n’est pas surprenant que le Bouddha, dans son dernier soupir, ait proclamé : « Les éléments qui conditionnent et les choses conditionnées ont pour nature la déformation. Soyez attentifs et sans négligence »[13]. Il rappela de la sorte, une ultime fois, que tout ce qui apparaît est voué à disparaître et enjoignit les moines à, sans interruption, être vigilants. A la suite de quoi, il s'abîma en méditation avant d'entrer dans le calme de l'extinction finale, le nirvâna.

   Quant à la persévérance, elle est, on le sait, indispensable à toute réussite, qui plus est quand il est question d’un cheminement intérieur et d’élévation de soi. Une rivière, aime à rappeler les bouddhistes, débute par une toute petite source, puis se fait ruisseau avant de s’élargir de plus en plus et de finir dans l’océan. Appartenir à une école de sagesse demande de la constance. Ne serait-ce que parce que l’initiation, qu’elle soit maçonnique, bouddhique ou autre, n’est jamais vraiment achevée. « L’homme persévérant, peut-on lire dans le rituel maçonnique de Chevalier Kadosh, poursuit sa route avec rigueur et ténacité. Il ne se laisse pas décourager par les obstacles ou les efforts futurs »[14]. En outre, le travail sur soi n’a rien de vraiment agréable. Avouons même que ce travail est on ne peut plus désagréable, cela même, si au début, on est fier de sa démarche et rempli d’ardeur. Comme le rappelle l’épreuve de la cérémonie maçonnique de réception d’un profane, dite de la coupe sacrée, ou de la coupe des libations, pratiquée dès 1755[15], celui qui cherche la sagesse et qui tend vraiment à se remettre d’aplomb ne doit pas s’attendre à une tâche facile. « Lorsque l’on entreprend, explique à ce moment-là le Vénérable de la loge, l’étude d’une chose nouvelle, tout semble beau et bon ; mais l’amertume et les déboires peuvent succéder à cet état heureux ».

   Pour le bouddhisme ancien, un enfant du Bouddha doit nécessairement se montrer endurant et persévérant. Au point d’être en mesure, comme le signale le Sabbâsava sutta, de supporter tant les désagréments physiques que psychologiques[16]. Et cela car, il n’est que les efforts dans la durée qui permettent d’éteindre le feu des facteurs perturbateurs, aussi bien externes qu’internes. Tout comme sans eux, il n’y aurait chance d’actualiser sa nature de Bouddha.

   Le bouddhisme tardif, pour sa part, fera de la patience et de l’effort deux des six vertus essentielles à mettre en œuvre à côté du don, de la discipline morale, de la stabilisation du mental et de la sagesse-connaissance. De même qu’une plante va bénéficier des soins patients et de l’attention du jardinier après que sa graine ait été semée, et ce jusqu’à ce qu’elle produise des fruits, de même qui vise la sagesse doit cultiver avec persévérance la graine de bouddha qui est en lui.

   Par où l’on mesure que parcourir un sentier initiatique va à l’encontre du règne de l’urgence ainsi que de la tyrannie de l’immédiateté, si caractéristiques de l’ère postmoderne[17]. N’est pas bouddhiste qui veut, clame Dzongsar Jamyang Khyentse Rimpotché[18]. A quoi l’on pourrait ajouter n’est pas franc-maçon, alchimiste, juif, chrétien, musulman, etc., qui veut. Les Mystères grecs l’indiquaient à leur manière en ne dévoilant à leurs initiés que petit à petit la statue de leur dieu. Autre façon de signaler qu’il faut faire du temps son allié et ne jamais se décourager.


[1] Voir, à ce sujet, Christophe Richard, D’un reflet à l’autre. Rôle et symbolique du miroir dans la franc-maçonnerie et dans le bouddhisme, éd. L’Harmattan, coll. « Souffle bouddhique », Paris, 2023, ch. III.

[2] Le Songe ou le Coq in Œuvres complètes, trad. E. Chambry, A. Billaut et E. Marquis, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, Paris, 2015, ch. 22, 3, p. 255.

[3] Cf. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen Âge, éd. du Seuil , coll. Points–Histoire, Paris, 2020, pp. 194-199.

[4] La vigilance est aussi une vertu chrétienne des plus importantes. Cf. Marc, 13, 35.

[5] C’est Eliphas Lévi (1810-1875), bien connu des milieux occultistes, qui utilisa, pour la première fois, le terme en français, alors orthographié avec deux g (eggrégore).

[6] Dans son journal intime (1646), Elias Ashmole appelle surveillant celui qui préside la loge. Cf. La franc-maçonnerie : documents fondateurs, éd. de L’Herne, coll. Cahiers de L’Herne, n° 62, Paris, 2007, p. 176.

[7] Comme Kurukulla, Marichi, Mahapratisara, Mahasitavati ou encore Mahamantra-Nusarini. Cf. Petite encyclopédie des divinités et symboles du bouddhisme tibétain, éd. Claire Lumière, Saint-Cannat, 2002.

[8] Cf., par exemple, Dhammapada, Les Vers de la Doctrine, trad. A. Chédel, éd. Dervy-Livres, coll. Mystiques et Religions, Paris, 1976, XIV, 181, p. 53. A signaler que la totalité du chapitre II du Dhammapada (II, 21-32, pp. 22-24) est consacrée à la vigilance.

[9] Voir, par exemple, Ganaka-Moggallâna-sutta in Majjhima-nikâya (Recueil des 152 moyens suttas). Le deuxième livre du Sutta-pitaka, tome IV, trad. M. Wijayaratna, éd. Lis, Paris, 2010, 107, p. 1473.  

[10] Cf. Satipatthâna sutta in Majjhima-nikâya (Recueil des 152 moyens suttas). Le deuxième livre du Sutta-pitaka, trad. M. Wijayaratna, éd. Lis, Paris, 2010, tome I, 10, pp. 131-146.

[11] Consulter Christophe Richard, Et si on méditait vraiment !, éd. L’Harmattan, coll. « Souffle bouddhique », Paris, 2021.

[12] Dhammapada, Les Vers de la Doctrine, op. cit., II, 26, p. 23.

[13] M. Wijayaratna, Le dernier voyage du Bouddha, Paris, éd. Lis, 1998, p. 110.

[14] Rituel de Chevalier Kadosh 30ème du Grand Collège du Rite Ecossais Ancien Accepté, GODF, Paris 6004, p. 19.

[15] Cf. André Doré, De la maçonnerie opérative du Grand Orient de France, essai sur les origines des grades et rituels symboliques in Bulletin du Grand Collège des Rites, n° 92, Paris, septembre 1979, pp. 121-149.

[16] A propos de tous les écoulements mentaux toxiques, lire le Sabbâsava-Sutta in Majjhima-nikâya (Recueil des 152 moyens suttas). Le deuxième livre du Sutta-pitaka, tome I, trad. M. Wijayaratna, éd. Lis, Paris, 2010, pp. 31-39.

[17] Cf. Nicole Aubert, Le culte de l’urgence. La société malade du temps, éd. Flammarion, coll. Champs essais, Paris, 2009.

[18] Dzongsar Jamyang Khyentse, N’est pas bouddhiste qui veut, trad. A. Benson, éd. Nil, Paris, 2008.

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